Le narrateur
Le périple touche à sa fin. Je vais pouvoir descendre et vous laisser en compagnie de la quatrième de couverture de ce livre.
Et pourtant, je ressens une frustration latente chez une certaine catégorie de lecteurs : les lectrices. Ce livre s’adresse principalement aux utilisateurs et utilisatrices des transports en commun. Sans distinction de sexe, d’âge ou de condition sociale. L’ouvrage à été traité sur le mode du neutre. En essayant de ne jamais dissocier les deux catégories génériques de lecteurs. Cependant, mesdames et mesdemoiselles, vous vous dites d’une part que le livre a été écrit par un homme. C’est vrai. De ce fait, il a plus facilement privilégié ses congénères. D’autre part, que l’écrivain a relaté les émois des hommes devant une belle femme, ce qui est très partial : en effet, il arrive fréquemment que des hommes beaux montent dans le bus. Et que les passagères en ressentent une certaine émotion.
C’est tout aussi vrai.
Dois-je pour autant être traité de misérable misogyne ? Non et la preuve en est que j’ai gardé pour la fin la meilleure part : « Rien que pour vous mesdames ». Et que vous soyez mariées ou non, peu importe !
Alors Maestro ! Musique !
Aujourd’hui, il fait beau. Il est tôt, le soleil brille, mais l’air est encore frais. Les employés de la voirie viennent de passer, le trottoir est propre et luit d’une fine pellicule d’eau. Les commerces ouvrent les uns après les autres. Votre tenue est des plus seyantes. Vous vous sentez bien en ce petit matin et vous attendez tranquillement le bus en vous souriant à vous-même. Manque un petit rien pour que vous vous mettiez à fredonner.
Le bus est là, à l’heure et à première vue, il n’est pas encore bondé. Vous montez à l’arrière. Les gens s’écartent et vous rendent votre sourire. Vous recadrez votre sac contre vous et attrapez par habitude la barre pour vous tenir. Vous vous apprêtez à tirer de votre sac ce livre, que vous êtes en train de lire, pour vous tenir compagnie quand vous entendez une voix grave et chaude, indistinctement. Vous ne prêtez pas attention. Une main vous touche alors l’épaule. Vous tournez la tête par curiosité et vous le voyez. Il est grand, beau, la trentaine ou plus. Il vous sourit, oui à vous. Et il vous répète en vous désignant le siège qu’il vient de libérer.
« Pardonnez moi madame, je vous en prie, prenez place …»
Vous tournez la tête à droite et à gauche pour vous assurer que ce geste de galanterie vous est bien destiné. Sa main est toujours sur votre épaule. Elle est puissante et légère. Chaude et réconfortante.
Il est insistant et prévenant. Vous hésitez. Voilà un nouvel arrêt. Une femme âgée et fourbue monte à son tour. Elle lorgne la place libre. Et bon an mal an finit par y grimper alors que l’homme s’écarte tout en vous fixant du regard. Vous êtes gênée. Le bus redémarre. Vous regardez toujours la vieille dame. Au fond, c’est bien mieux ainsi. Vous n’avez pas à lui être tributaire. Et lui ? Il s’est rapproché. Il est contre vous. Il vous presse délicatement et ne vous a pas quitté du regard. Il affiche toujours le même sourire. Il s’approche de votre oreille.
« Je suis désolé, le privilège de l’âge. Vous êtes bien trop jeune pour lui souffler la priorité ! »
Vous rougissez.
« Mon dieu, vous rougissez. Vous allez me prendre pour le joli cœur des transports en commun ! »
Vous souriez.
« Voyez ! Vous souriez maintenant ! soyez donc plus méfiante, votre sac est bien fermé ? »
Vous regardez instinctivement votre sac et votre main vient buter sur la fermeture éclair. Vous relevez la tête, vers lui, honteuse.
« Excusez moi, je ne sais pas pourquoi j’ai regardé mon sac ! J’ai honte ! »
Il se met à rire. Tout le monde tourne la tête vers vous deux. Vous rougissez à nouveau.
« Vous êtes connue sur cette ligne, non ? Tout le monde a l’air de vous sourire … J’ai emménagé le mois dernier avenue Junot et j’ai découvert ce week-end que cette ligne de bus me conduisait directement à mon bureau. Epatant ! En revanche, vous connaissez un peu les commerçants du quartier ? »
Il est parfaitement rasé. Brun, les tempes grisonnantes. Il porte un costume bleu marine sur une chemise à manchettes. Il est très grand. Et à bien regarder l’aréopage constitué des usagers du bus, il détone. En plus, il est bronzé. Il irradie la grisaille ambiante. Et son parfum …
« Oui … Je connais les commerçants du quartier … Vous cherchez quelque chose en particulier ? »
« Tout à fait, je cherche un traiteur. Je suis perdu le soir devant mon assiette ! Comprenez, j’ai été muté, je rentre de l’étranger. Et ma femme n’arrivera qu’à la fin de l’année scolaire avec nos enfants. Donc comme tout homme qui se respecte, je ne suis pas du tout doué pour les tâches ménagères et j’en ai un peu marre de dîner au restaurant ! Vous accepteriez de me faire faire le tour du quartier un samedi matin … Mais je vous importune ! »
« Non pas du tout ! Je comprends, recommencer à zéro dans une nouvelle ville … »
« Seul de surcroît ! Mais vu le travail en cours ! »
« Mon arrêt approche. Je descends à la prochaine station. Je … »
« Vous descendez à Alma Marceau ? Ne me dites pas que vous travaillez dans le quartier ! Je suis à l’angle de la rue Pierre Charron et de l’Avenue Georges V ! »
« Je travaille, plus bas, Avenue François 1er … »
« Merveilleux ! Alors nous pourrions déjeuner ensemble un midi. Que faites-vous ce midi, ça vous dirait de se retrouver vers 12 heures 30, treize heures si vous préférez ? »
« Ecoutez, je ne sais pas ? Peut-être, il faut que je vois … »
Vous descendez. Il vous a précédé. Il vous tend presque la main et vous regarde avec un large sourire. Il vous demande une nouvelle fois, il a repéré un restaurant rue de la Trémoille … Oserez-vous accepter ? C’est là que la musique a commencé. La guitare doucement, puis ont suivi le clavier et l’accordéon. Un petit air entraînant, un rien espagnol, avec un accent des faubourgs …
Moi aussi je descends et je vous laisse là ; je ne saurais perturber une scène si charmante.
Mon trajet matinal s’achève place de l’Alma. Il ne me reste plus qu’une avenue à remonter pour rejoindre mon lieu de travail. À ma droite, après la descente du bus, j’aperçois la flamme dorée, réplique de celle de la Statue de la Liberté. Au pied de ce monument a été apposée une plaque commémorative à la mémoire d’une princesse morte dans un accident de la circulation. Il m’arrive d’avoir une pensée émue pour cette femme dont la vie s’est arrêtée dans une voiture alors que mon existence quotidienne commence chaque jour dans un bus.
La disparition de cette princesse est d’autant plus tragique que sa vie n’était pas dédiée à l’automobile. Un simple concours de circonstances a fait qu’elle a pris place dans la mauvaise voiture. Je partage avec elle un certain état de fait. Je ne suis pas chauffeur, pilote, mécanicien ou garagiste. Je ne m’intéresse nullement aux voitures. Je n’en possède même plus.
De même, il est dans l’ordre des choses que je n’emprunterai plus le bus un jour prochain. Et ce, bien avant que mon dernier voyage ne se fasse à bord d’une somptueuse limousine entièrement réservée à ma dépouille. J’abdiquerai les transports en commun en signe de résignation. Ensuite, lassé de la marche à pied dans un environnement saturé en dioxyde et monoxyde de carbone, je délaisserai la grande ville pour un endroit perdu loin de la pollution. Je réaliserai alors que ce processus d’individualisation que je vous expose maladroitement à longueur de page n’était qu’un simulacre forcé d’adhésion à la société libérale que ni vous ni moi n’avons adoubé. Je renierai cette pathétique œuvre de jeunesse en hurlant le long d’une départementale : « le bus est un suppôt du grand capital ! Il ne sert qu’à accompagner les ouvriers dociles sur leur lieu de travail ! »
Alors même que j’aurai quitté ce mode de transport, je deviendrai aussi aigri que bon nombre de ses usagers. J’aurais de même réussi ce que j’ai tenté dans ce livre : j’aurai fini par donner une âme à ce véhicule. On finit bien par étaler son fiel sur n’importe quoi.
Le bus est un miroir à plus d’un titre. Si tant est qu’il permette à quelqu’un de prendre définitivement conscience de son individualité, c’est parce qu’il est un reflet – figé – de notre société. Les autres usagers auxquels nous sommes confrontés ne sont qu’une parcelle de nous-mêmes. Chaque personne présente dans un transport en commun est une facette de notre culture urbaine. Il n’y a plus vraiment de groupes différenciés dans notre société. Il préexiste maintenant une multitude de sous-groupes rassemblés dans un grand effort d’interdépendance et d’uniformisation. Ce qui nous individualise les uns des autres n’est plus qu’apparence.
On croise tout Paris dans un bus parisien, à n’importe quelle heure de la journée et jusque tard dans la nuit. Avec un peu d’attention, on peut observer tous ces gens qui font la petite grande histoire de cette ville. Ceux qui la nettoient, ceux qui la construisent, ceux qui servent dans les restaurants, ceux qui étudient dans ses Facultés, ceux qui remplissent ses bureaux, ceux qui arrangent ses spectacles, ceux qui lisent ses livres et même ceux qui les écrivent.
Merci à eux pour ce bout de chemin.


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